QUELLE PLACE POUR LE JEU DANS LES PROJETS DE DEVELOPPEMENT ?

Jouer...

un chemin fécond pour sortir de la pauvreté

Parler des jouets dans les projets de développement,
C'est aussi parler de nos propres choix.

Ce qui me frappe souvent lorsque je regarde des enfants jouer en Asie, c'est qu'ils passent sans transition des jeux physiques (corde à sauter, marelle, élastique) auxquels presque tous les enfants du monde jouent, à des jeux électroniques hyper sophistiqués qu'ils maîtrisent d'ailleurs avec brio.

En quelque sorte, ils manquent une marche : celle de tous les jeux qui s'intercalent entre ces deux pôles et qui font la culture ludique des sociétés occidentales : jouets de premier âge, jeux de construction, jeux de société. Cette culture est pourtant très différente en Europe, d'un pays à l'autre. Superficielle ici, soignée ou profonde là-bas, portée par la machine économique ailleurs, elle imprègne réellement les comportements parentaux… et, par là même, ceux des enfants.

Dans le domaine du jeu, la Palme d'or de la tradition ludique revient sans conteste à l'Allemagne. Vraisemblablement parce que cette tradition est maintenue vivante par bien des acteurs de la société d'aujourd'hui : dans le domaine de l'instruction, par les enseignants et les pédagogues qui croient dans le jeu et lui donne une place importante au cœur des institutions scolaires ; dans le domaine de la production, par des dizaines de constructeurs qui s'ingénient à produire le meilleur (Haba et Selecta, à titre d'exemple) ; dans le domaine familial, par des parents qui choisissent avec justesse de bons jeux ; dans le domaine de la distribution, par des milliers de boutiques qui misent sur la qualité et sont capables de bien conseiller. Outre le fait que tous ces acteurs se stimulent les uns les autres, les enfants devenus parents continuent à jouer entre eux et, dès lors, valorisent pour leurs propres enfants la place du jeu au sein des familles.

Se donner un espace de rencontre à travers le jeu

Tout cela participe naturellement aux envolées d'une société de consommation. Pourtant, malgré les dérives, quelque chose d'essentiel a été acquis en Allemagne et commence à faire son chemin dans les familles belges : ce n'est pas posséder des jeux qui compte, mais bien se donner du temps pour être ensemble sous le prétexte du jeu.

L'hémisphère Sud ne manque pas encore de ces temps naturels de rencontre. En Occident, en revanche, les cadences folles auxquelles nos vies quotidiennes sont soumises, nous obligent à décider des temps que nous nous réservons les uns pour les autres. Le jeu de société en est un par excellence, comme ceux des vacances et des fêtes qui reviennent chaque année.

Donner de la place au jeu : récupération ou projet ?

Certaines O.N.G. se posent actuellement des questions sur la place du jeu dans les projets qu'elles supportent. Après la santé et la scolarisation, elles se disent que "jouer" est plus qu'un droit pour les enfants : elles pressentent que soigner cette part-là de leur vie, c'est ouvrir des chemins féconds pour sortir de la pauvreté.

Elles n'y parviendront cependant que le jour où elles " croiront " réellement dans le jeu. Croire dans le jeu, c'est croire que chaque fois que nous jouons avec des enfants et des adultes, nous sortons gagnants de ce temps vécu ensemble :
· gagnants parce que nous avons vécu un bout de vie qui échappe à tous les critères de la rentabilité et qui peut donc générer d'autres attitudes et d'autres rapports entre les personnes.
· gagnants parce l'enfant expérimente dans un climat de bienveillance des rôles qu'ils ne peut généralement se permettre dans la vie (avoir beaucoup d'argent, tricher) ou, au contraire, par lesquels il devra réellement passer dans certaines situations (négocier, utiliser une loi).

Apprendre la démocratie en jouant

Dans les formations que je donne, les participants sont souvent étonnés de m'entendre dire que " jouer " un jeu de société, c'est apprendre la démocratie. Chaque fois que nous sommes confrontés à une règle, soit que nous devions l'interpréter, soit que nous devions l'ajuster, nous apprenons notre métier d'homme et de citoyen.

Dans le jeu du verger (1), si, avant de jouer, nous demandons aux enfants d'inventer une nouvelle règle correspondant à la face du joker, nous stimulons leur imagination dans le domaine de la loi. Les mots qu'ils balbutieront alors… seront à long terme des ouvertures vers une réelle capacité d'inventer leur vie et de faire des propositions alternatives dans leur couple, leur famille et leur vie de citoyen.

Pour cette raison, les jeux de société pourraient avoir une place plus importante qu'on ne le pense dans la plupart des projets de développement. Il ne s'agit pourtant pas d'injecter des boîtes dans les écoles et les familles. Il est préalablement nécessaire de jouer avec les adultes des jeux qui leur conviennent. Régulièrement et avec renouvellement… car ce n'est qu'au fil des années qu'une telle politique portera du fruit.

Chaque fois que nous avons joué en Asie et en Afrique du Nord lorsque nous rencontrions des villageois, les jeux ont été accueillis avec bienveillance. Hommes et femmes aiment jouer et maîtrisent rapidement les règles si nouvelles soient-elles (2). La bonne humeur qui s'installe rapidement, montre qu'une expérience universelle est rencontrée. Elle agit dès lors sur deux plans : visiblement en rencontre et en convivialité, souterrainement en apport de connaissances fondamentales (latéralisation et symbolisation).

Jouer, une école de vie

Ceux qui pratiquent un jeu de société, apprennent naturellement à mieux s'orienter, à lire des cartes et des schémas, à planifier… Ils peuvent surtout se permettre de faire des erreurs (ce n'est jamais qu'un jeu !) et sont témoins d'autres stratégies (celles de
leurs adversaires). Quand, de plus, les jeux proposés sont des jeux coopératifs, ils permettent de faire ou de refaire (2) l'expérience de l'alliance et de sa fécondité : les richesses de l'autre ne sont plus une menace mais un cadeau dont je peux aussi profiter !

Si des projets de développement se soucient de placer le jeu au cœur de leur stratégie, ils doivent prendre conscience que leur engagement sur ce plan ne sera fécond que s'ils investissent d'abord dans les adultes (parents, éducateurs… et même hommes politiques). Ceux-ci valoriseront les jeux auprès des enfants d'une manière tout à fait différente si ces jeux résonnent d'abord dans leur propre vie. En France et en Belgique, cette étape n'en est encore qu'à ses balbutiements et les instituteurs et institutrices de nos pays ont encore beaucoup à découvrir dans ce domaine.

jouer ce n'est jamais perdre son temps

Jouer, ce n'est jamais perdre son temps. Reste bien sûr à choisir ses jeux… en évitant délibérément la plupart des jeux didactiques (ils détournent les jeux de leur lit de plaisir) ainsi que les jeux qui nous semblent en contre-valeur de ce que nous croyons. Jouons pour jouer et non pour apprendre. La plus grande fécondité d'un moment de jeu, n'est pas l'acquisition d'une connaissance… mais bien la trace de relation qu'il dépose au plus profond de nous : parfois une trace de lutte et de défi, spécialement quand on met l'accent sur la rivalité, souvent, bien au contraire, une trace de plaisir, de proximité et de confiance dont on a besoin pour vivre et grandir.

Pascal Deru

(1) Le verger, Edition Haba, jeu coopératif pour les 3 ½ à 7 ans
(2) Leur expérience du jeu de société - si elle existe - tourne généralement autour des Echecs, du Pachisi, du Backgammon, de l'awale ou wari et du Maj jonh.
(3) En 1984, dans les camps de réfugiés cambodgiens à Site II et Kawidan, nous avons joué des jeux coopératifs avec les institutrices : des jeux étranges dans un contexte du " chacun pour soi " tant l'assistance médicale, sociale et technique avait fait des réfugiés des concurrents pour le meilleur avenir.


L'expérience de CAUSE

Evoquer le jeu et sa relation au tiers-monde, c'est inévitablement toucher au domaine de son exploitation économique. La campagne Jouets Propres menée par Oxfam nous a appris que la plupart des jouets que nous achetons sont produits en Asie dans des conditions de travail que nous n'accepterions pas pour nous-mêmes.

Certaines exceptions existent cependant et la collection de jouets Cause mérite d'être épinglée. Elle est dirigée par deux Allemands, Gollnest et Kiesel, pour qui les barricades de mai 68 ne furent pas un feu de paille… mais bien une utopie qu'ils continuèrent à cultiver dans leurs engagements professionnels. Après avoir créé, dans les années 80, une importante collection de jouets (Toys Pure), produite en Asie, ils l'élargissent aujourd'hui par une collection tout à fait particulière qui s'appelle Cause.

valeur ludique, qualité, sécurité et responsabilité

Cette collection propose des jouets en bois (hochets, puzzles, jeux d'adresse), en tissu (peluches et marionnettes) et en métal. Ses co-fondateurs l'entourent de 4 mots clés : valeur ludique, qualité, sécurité et responsabilité. Or ces labels sont rarement présents dans la réalité des multinationales qui opèrent en Asie.

Nous ne sommes pas à même de contrôler les conditions de travail dans lesquelles sont fabriqués les jouets de cette collection. Notre confiance vient dès lors des trois autres caractéristiques dont nous pouvons reconnaître le bien-fondé.

Cause s'engage réellement dans la production de vrais jouets. Les mettre dans les mains des enfants, c'est, d'une part, leur proposer des jouets sûrs et, d'autre part, des jouets qui sont réellement source de jeu. Loin de tout gadget, chaque jeu de la collection Cause est une occasion de découverte et de croissance pour l'enfant qui les manipule. Il n'est dès lors pas étonnant que des graphistes renommés - comme Jannosch - ait reconnu l'intérêt du projet et accepté d'en designer certains.

En cela, la collection Cause s'écarte des productions de jouets qu'on trouve dans les magasins du monde. Ces derniers sont produits par des ateliers qui sont d'abord des projets de développement pour les travailleurs qu'ils emploient (généralement en Inde, à Ceylan et en Indonésie). Outre les problèmes de sécurité (peinture qui s'écaille…), le plus grand défaut de ces jouets est d'être sans valeur ludique réelle ; autrement dit, ce sont plus des objets que des jouets. Heureusement que les organisations qui soutiennent ces ateliers en prennent actuellement conscience et découvrent que pour concevoir un jouet, il est préalablement nécessaire de nourrir son propre sens du jeu.


Mais c'est sans doute l'engagement de responsabilité qui interpelle le plus. En amont, celui de produire des jeux dans des conditions respectueuses et, en aval, la redistribution d'une partie des bénéfices. Cause s'engage, en effet à reverser 50 % de ses bénéfices dans des projets de justice au profit d'enfants du Tiers-Monde. Elle s'est donnée comme partenaire l'association Terre des Hommes et soutient actuellement, par son intermédiaire, trois écoles, au Viet Nam, au Pérou et en Colombie.

Les jouets de la collection Cause sont disponibles dans certaines boutiques en Belgique. Le distributeur belge Dam (1) est à même de vous renseigner. Vous pouvez également consulter le très beau site www.cause.de qui dispose de pages francophones et sur lequel sont illustrés les jouets de la collection ainsi que les projets soutenus.

(1) Dam : 03/449.88.11